Philosophie Antique 1 (2001)

Livio ROSSETTI. Le dialogue socratique in statu nascendi

Du point de vue quantitatif, la floraison de logoi sokratikoi au début du IVe siècle av. J.- C. a dû atteindre des proportions inouïes. La prise de conscience de la dimension de ce phénomène pose en termes nouveaux le problème des facteurs qui ont favorisé la naissance, le développement et le succès de cette littérature. Dans cet article, on cherche ces facteurs dans des pratiques qui, du vivant même du maître, se seraient développées à l’intérieur du cercle socratique.

Voula TSOUNA. Socrate et la connaissance de soi

La connaissance de soi est au centre de la pensée des socratiques. Tout en en faisant la marque propre du personnage de Socrate et de sa recherche de la vie bonne, Platon développe pour son propre compte les idées de Socrate sur la connaissance de soi, et ce, de plusieurs façons. un trait commun à ses analyses est l’intuition que notre conscience de nous-même est déterminée, au moins en partie, par des facteurs extérieurs à l’individu. Cet article apporte des arguments précis à l’appui de cette thèse.
La première partie esquisse une interprétation de certains aspects de l’Apologie, où Platon paraît convaincu de ce qu’une pleine connaissance de soi inclut des éléments d’objectivité. La deuxième et la troisième partie sont consacrées respectivement au Charmides et au Premier Alcibiade, qui impliquent tous les deux que l’individu, pour acquérir une compréhension complète de lui-même, a besoin de se détourner de lui-même vers des faits et des valeurs objectifs. La quatrième partie applique cette conclusion à une difficulté soulevée par l’allégorie de la Caverne au livre VII de la République, et propose un essai de solution de cette difficulté. La dernière partie compare l’analyse platonicienne avec celle des cyrénaïques, qui soutiennent que la connaissance de soi se réalise de manière introspective grâce au sens intime. L’article s’achève sur quelques remarques concernant l’importance de la connaissance de soi pour la moralité, et la pertinence de l’analyse platonicienne pour l’éhique et la philosophie de l’esprit contemporaines.

François RENAUD. La rhétorique socratico-platonicienne dans le Gorgias

Des études récentes ont démontré que la critique de la rhétorique dans le Gorgias comporte elle-même une dimension rhétorique. L’analyse qui suit porte uniquement sur la première partie du dialogue - l’entretien entre Socrate et Gorgias - à partir de deux points de vue complémentaires : (1) adaptée à la personnalité et aux opinions de Gorgias, l’argumentation de Socrate contrefait et transpose des procédés de la rhétorique de l’époque, mais avec une visée protreptique et éthique plutôt qu’éristique ; (2) auteur du dialogue, Platon y met en oeuvre des stratégies, évidemment distinctes des stratégies argumentatives de Socrate personnage - tout comme le Gorgias historique est distinct du Gorgias créé par Platon. Cette distinction permet d’interpréter l’ironie et la communication indirecte de Socrate personnage d’une part et de Platon auteur d’autre part.

Louis-André DORION. L’herméneutique straussienne de Xénophon

Par les nombreuses études qu’il lui a consacrées, Leo Strauss a grandement contribué à la réhabilitation des écrits socratiques de Xénophon (Mémorables, Banquet, Apologie et Économique). Or, accordant plus d’importance à ce qu’un texte passerait délibérément sous silence qu’à ce qu’il affirme en toutes lettres, l’herméneutique straussienne est loin de faire l’unanimité parmi les interprètes de Xénophon. Après avoir exposé les principales raisons pour lesquelles l’intérêt de Strauss pour Xénophon ne s’est jamais démenti, cette étude se penche sur un cas particulier, celui des nombreuses exégèses que Strauss a proposées de Mémorables IV 4, où Socrate définit la justice en termes d’obéissance aux lois. L’analyse approfondie de ces exégèses met en lumière les écueils et les apories de l’herméneutique straussienne.

Francesca ALESSE. Socrate dans la littérature de l’ancien et du moyen stoïcisme

Pour souligner leur filiation socratique, les stoïciens composèrent des écrits ­ dialogues, recueils de sentences ou « mémorables » ­ inspirés de la littérature socratique ancienne, ou citèrent des mots de Socrate dans leurs propres traités moraux. Parmi leurs sources, il faut mentionner, outre, naturellement, Xénophon, les dialogues de Platon, mais aussi ceux d’Antisthène et d’Eschine de Sphettos ; des courants mineurs de la littérature socratique ancienne : Phédon, Simon ; des exemples de littérature socratique postérieure, en particulier Diogène de Sinope et Cratès de Thèbes.

Jean-Baptiste GOURINAT. Le Socrate d’Épictète

Selon un critère purement statistique, Socrate pourrait apparaître comme la figure dominante de la philosophie d’Épictète, bien qu’il n’y ait pas d’Entretien consacré à la figure de Socrate. Cet article cherche donc à comprendre pourquoi et comment Épictète a décrit la figure de Socrate. Il examine successivement les sources utilisées par Épictète, la façon dont il les utilise, puis le portrait construit selon ces procédés. Épictète choisit des traits compatibles avec son stoïcisme : valorisation de la dialectique, souci de « ce qui est en notre pouvoir », piété, mort stoïque. Mais surtout , la stratégie d’Épictète lui permet d’apparaître comme un nouveau Socrate. La vie de Socrate constitue un modèle, que son absence complète de dogmatisme rend propre à toutes les récupérations philosophiques possibles.

Aldo BRANCACCI. Le Socrate de Dion Chrysostome

Socrate est le philosophe le plus souvent mentionné dans les écrits de Dion Chrysostome : il paraît avoir eu plus d’influence sur sa personnalité intellectuelle qu’on ne l’a supposé jusqu’ici. Pour tracer le portrait de Socrate, Dion emprunte, non à Platon ou à la tradition académique, mais à la tradition cynico-stoïcienne dérivée d’Antisthène : à l’encontre de l’éternel questionneur platonicien, le Socrate de Dion professe des doctrines « positives ». Ce choix de la part de Dion peut s’expliquer par les motivations qui inspirèrent, pour l’essentiel, son activité littéraire et politique sous Nerva et Trajan, et par sa vision du philosophe en conseiller du prince.

Sébastien ALLARD. La mort dans l’âme

Les derniers moments de Socrate furent en 1762 le premier sujet non tiré de l’histoire sainte pour le concours du prix de Rome. Sujet pourtant très peu visuel, car trop dénué d’action. Cet article expose les difficultés formelles et conceptuelles inhérentes à ce thème d’essence pourtant profondément néoclassique. Il se veut aussi une réflexion sur la lente assimilation formelle de thèmes nouveaux dans la peinture d’histoire à la fin du siècle des Lumières.

Klaus DÖRING. Socrate sur la scène de l’opéra

On examine deux livrets d’opéra, l’un baroque, l’autre contemporain, dans lesquels la figure de Socrate joue le rôle principal. Le livret La patienza di Socrate con due moglie, écrit par N. Minato pour A. Draghi (1680) et repris plus tard sous une forme remaniée par G.P. Telemann pour son opéra Der geduldige Sokrates (1721), repose sur l’histoire imaginaire, qui remonte à l’Antiquité, du mariage de Socrate avec deux épouses, Xanthippe et Myrto. Dans le livret écrit par E. Krenek pour son opéra Pallas Athene weint (créé en 1955), la fin de la guerre du Péloponnèse (431-404 av. J.-C.) est utilisée de manière à refléter la dictature fasciste d’Adolf Hitler et l’époque de la guerre froide. Au centre de l’action se tient Socrate, qui lutte en vain contre la tyrannie et l’absence de liberté politique, et qui sera pour finir victime de ce combat.