Philosophie Antique 3 (2003)

Pierre AUBENQUE. Sens et fonction de l’aporie socratique

Si l’on ramène la dialectique à son point de départ socratique, c’est-à-dire à une méthode purement interrogative, on est amené parallèlement à concevoir l’aporie en un sens radical : loin d’être due à des facteurs subjectifs tels que l’ignorance de la réponse, l’aporie, à proprement parler est une question objectivement indécidable, ce qui revient à dire, paradoxalement, qu’on ne peut la trancher que par une décision. On montre que la question du sens de l’être, au fondement de la métaphysique depuis Aristote, offre ce caractère de la manière peut-être la plus exemplaire.

José Miguel GAMBRA. La théorie aristotélicienne de la différence dans les Topiques

Cet article essaie de montrer, contre l’interprétation donnée par Morrison, que la théorie aristotélicienne de la différence est assez cohérente et unitaire. Puisque cette théorie englobe celle des modes d’être (catégories) et celle de la prédication, la première partie de l’article montre le relations qui existent entre ces deux doc­trines, en analysant surtout le difficile chapitre I, 9 des Topiques. La deuxième partie essaie de résoudre les apparentes contradictions qu’on trouve dans l’exposé de la différence aux premiers traités de l’Organon.

Fosca MARIANI ZINI. Lorenzo Valla et la recomposition du conflit entre la dialectique et la rhétorique

Depuis la philosophie ancienne, notamment avec Aristote, la dialectique et la rhétorique se partagent le domaine de l’argumentation plausible et crédible, mais leurs stratégies de preuve aussi bien que leurs buts diffèrent. Une fois ces différences mises en lumière, il est possible de suggérer que l’humanisme n’a pas été tant un moment marqué par le renouveau de la rhétorique que d’une multiplicité de formes de décomposition et de recomposition des modalités rhétoriques et dialectiques. Cet article cherche à montrer en particulier la nature dialectique du pro­jet de l’humaniste Lorenzo Valla dans sa « Repastinatio dialectice et philosophie », en soulignant la reprise réfléchie et novatrice de la réflexion grecque et latine sur les arts du discours.

Yvon LAFRANCE. La fin du Phèdre de Platon (274B- 279C) : ésotérisme et anti-ésotérisme

À partir d’un ouvrage récent de W. Kühn sur la fin du Phèdre de Platon (2000) et des critiques de Th. Szlezák, l’auteur met en parallèle, dans la première partie de cette étude, la lecture anti-ésotériste de Kühn et la lecture ésotériste de Szlezák du finale du Phèdre (274b-279c), pour en dégager trois antinomies herméneutiques. Dans la deuxième partie, il tente de résoudre ce conflit d’interprétations en empruntant la voie herméneutique et en faisant des observations critiques sur chacune de ces antinomies. Dans la troisième partie de cette étude, l’auteur s’attaque au fondement historiqu­e des paradigmes d’interprétation adoptés par chacun des auteurs. Le paradigme anti-ésotériste repose sur le principe hermé­neutique de l’autarcie des dialogues dont le fondement historique est le Corpus Platonicum, tandis que le paradigme ésotériste repose sur le principe herméneutique de l’enseignement oral de Platon dont le fondement historique est constitué par les Testimonia Platonica. L’auteur montre, après un survol des Testimonia Platonica de Gaiser (1963), de Krämer (1982) et d’Isnardi Parente (1997 et 1998), que ceux-ci ne permettent pas encore d’établir des certitudes historiques sur le contenu de l’enseignement oral de Platon.

David LEFEBVRE. Comment bien définir une puissance ? Sur la notion de puisance des contraires (Aristote, Métaphysique, Theta, 2)

L’opération qui définit une puissance est, pour Platon comme pour Aristote, son acte ou sa fin. Platon soutient qu’une puissance ne possède qu’une seule opération propre (conception monovalente de la puissance). Si Aristote souscrit à cette thèse, en y ajou­tant quelques précisions destinées à permettre de bien définir les puissances, il semble compliquer la question en introduisant la notion de puissance des contraires qu’il élabore au chapitre 2 du livre Theta de la Métaphysique. Cependant la puissance des contraires ne doit être définie elle-même qu’en fonction de ce qui est son objet en soi, et non par accident ; en outre, on se demandera s’il est certain que la notion de puissance « accompagnée de raison », qui est au fondement de la puissance des contraires, permette vraiment à Aristote de dépas­ser la conception monovalente de la puissance : le logos montre-t-il bien à lui seul sa privation ?

Marianne MASSIN. Le charme de Socrate : Ficin interprète de Platon

Le Commentarium in Convivium Platonis de Marsile Ficin célèbre le Banquet de Platon. Mais dans cette reprise laudative, de notables infléchisse­ments témoignent d’une réinterprétation décisive du legs du platonisme. En se centrant sur la seule réécriture du portrait de Socrate par Alcibiade, l’article met ainsi en évidence des modifications trou­blantes et répétées de détail en détail – la laideur du silène, l’atopie du philosophe et la puissance corybantique de ce Marsyas disparaissent au profit de l’éloge d’un Socrate qui « charme » par son éloquence supérieure et apparaît comme un verus amator. Loin d’être mineures, ces modifications répondent en fait à un remaniement méta­physique de la conception de l’amour et, conséquemment, de la « philosophie », où se perd la dimension inquiétante de la mania platonicienne. L’effroi de la dépossession est désormais cir­conscrit dans le circuitus spiritualis normé d’une harmonie cosmique.