Philosophie Antique 4 (2004)

David SEDLEY. Aristote et la signification

Aristote dit au début du De interpretatione que les mots symbolisent des pensées, qui, à leur tour, ressemblent aux choses. Le présent article soutient qu’Aristote parle alors principalement de la signification des phrases entières et au mieux de façon secondaire de la sémantique des mots individuels. Cette proposition est défendue en attirant l’attention sur un changement dans la signification de « signe » et des termes apparentés ; changement qui a lieu au cours du premier chapitre, qui nous permet de séparer la manière dont les mots « signi­fient » des pensées (déclaratives, interrogatives, etc.) en les exprimant, de la manière plus étroitement sémantique dont on dit par consé­quent qu’ils signifient des choses. La déclaration initiale célèbre d’Aristote ne trouve pas son application principale dans la grammaire rudimentaire des noms et des verbes qui suit dans les chapitres 2-3, mais plus loin dans le traité et surtout dans le chapitre 14, où elle est invoquée pour établir, dans la perspective de la dialectique, que la relation entre une phrase et sa négation est la plus forte de toutes les contrariétés. On explique aussi l’insistance d’Aristote, dans ce même traité, sur le caractère conventionnel de la langue : car, dans des cha­pitres 8 et 11, c’est à cause du caractère conventionnel de la langue et de l’échec qui en résulte de toute tentative pour le langage de correspondre systématiquement à la distinction des choses entre elles, que ce qui est, d’un point de vue grammatical superficiel, une phrase simple peut s’avérer constituer en réalité deux ou plusieurs phrases, autrement dit, signifier (c’est-à-dire exprimer) deux ou plusieurs pen­sées différentes. L’importance primordiale accordée par Aristote à la signification des phrases entières s’explique ainsi par le rôle du De interpretatione en tant qu’ouvrage subordonné à la dialectique, disci­pline pour laquelle la relation entre les paires d’affirmations contra­dictoires est fondamentale. En outre, en le comparant avec le lekton stoïcien, on montre que la prépondérance accordée par Aristote à la phrase entière reflète le cadre téléologique de sa pensée.

Cécile WARTELLE. Le rôle des principes universels dans les démonstrations selon Aristote

En Métaphysique Beta et Gamma, Aristote affirme que des principes universels tels que ceux de non-contradiction et du tiers exclu sont principes des démonstrations. Outre la question technique de la façon dont ces principes sont principes des démonstrations, on se demande ici pourquoi c’est dans la Métaphysique, et non dans les Analytiques, qu’Aristote insiste sur le rôle de ces principes dans les démonstrations. La réponse proposée est que c’est au sens où principe de non-contradiction et principe du tiers exclu sont principes de la réalité, et où elles ont justement pour fonction de révéler la structure de la réalité, que les démonstrations font usage de ces principes universels.

En appelant également ces principes « syllogistiques », cependant, Aristote semble leur assigner un rôle tout à fait différent, sans le théoriser. D’une part, cette détermination n’est pas consistante vis-à-vis des deux autres (lois de l’être, principes des démonstrations), puisqu’une règle de raisonnement ressortit à la logique formelle, non à l’ontologie. Mais d’autre part, Aristote a lui-même fourni des exemples de syllogismes valides qui comportent une contradiction dans leurs prémisses (Premiers Analytiques, I, 15), ce qui signifie qu’il était parfaitement conscient de la difficulté, même s’il n’a pas su préciser le rôle logique de ces principes universels.

Juliette DROSS. De la philosophie à la rhétorique : la relation entre phantasia et enargeia dans le traité Du sublime et dans l’Institution oratoire

Cet article vise à reconstituer l’histoire du lien que le Pseudo-Lon­gin et Quintilien établissent entre la phantasia, qu’ils définissent comme une faculté de visualisation mentale, et l’enargeia, l’évidence du discours. De fait, les deux notions sont déjà réunies dans le Portique, qui associe l’enargeia à la repré­sentation compréhensive (phantasia kataleptike), définie comme le support de la connaissance et de l’action. Or le traité Du sublime évoque un glissement de la définition stoïcienne de la phantasia, qualifiée de « commune », à celle de la phantasia rhétorique, présentée comme le résultat d’une spécialisation de la première et toujours associée à l’enargeia. Cette relation originale, reprise par Quintilien, permet de saisir les fondements philosophiques des théories rhétoriques de l’image et révèle la perméabilité entre les deux domaines à l’époque romaine.

Michel FERRÉ. Cassiodore, professeur de dialectique dans le Commentaire sur les Psaumes

Après avoir été démis des fonctions administratives qu’il a exercées longtemps auprès des rois ostrogoths, Cassiodore ( VIe s.) a réservé ses écrits aux membres du célèbre monastère qu’il a fondé à Vivarium. Dans sa monumentale Expositio Psalmorum destinée aux novices, il a voulu non seulement faire l’exégèse du texte biblique mais aussi apporter à ses lecteurs les rudiments des arts libéraux, notamment ceux de la dialectique (ou logique). Cet article a pour objet de montrer comment Cassiodore, se plaçant sous le patronage d’Augustin, conçoit l’orthodoxie de l’étude de la dialectique, puis par quels procédés pédagogiques il fait passer son enseignement. Vient ensuite l’étude de la syllogistique catégorique et de la syllogistique hypothétique à travers l’application qu’en fait Cassiodore dans son commentaire. Une attention particulière est portée pour finir à la rigoureuse démonstration donnée par Cassiodore concernant la fameuse querelle théologique des trois chapitres. Les lieux dialectiques de l’Expositio montrent le caractère artificiel de cette tentative de réconciliation de la culture profane et du commentaire biblique. Le meilleur de l’entreprise de Cassio­dore reste l’enthousiasme de son auteur.

Christopher ROWE. Éthique et métaphysique platoniciennes, ou pourquoi il faut abandonner la classification en dialogues de jeunesse, de maturité et de vieillesse

Quel est le degré de certitude de la division des dialogues platoniciens en trois périodes (« jeunesse », « maturité » et « vieillesse »), aujourd’hui tenue pour acquise dans le monde anglophone ? Cet article suggère de renoncer à cette division, au motif que les bases sur lesquelles elle repose pour l’essentiel sont trop faibles pour la soutenir. Le tournant dans le corpus platonicien n’est pas l’introduction de Formes « séparées » (qu’on tient d’habitude, à partir d’Aristote, pour le signe distinctif des dialogues de la période de « maturité »), mais plutôt le passage d’un type de psychologie morale, ou de théorie de l’action, à un autre ; à savoir, d’une psychologie « intellectualiste » à une psychologie « rationaliste-irra­tionaliste » du type de celle qui est soutenue en République, IV. Cette façon de diviser les dialogues, affirme-t-on ici, possède un puissance explicative supé­rieure à celle du modèle concurrent. Si elle nous donne encore une distinction entre dialogues « socratiques » ou non, (a) cette distinction bouscule la distinction admise (dans le monde anglophone) entre périodes de jeunesse et de maturité, et (b) on ne peut plus en rendre compte en termes de « développement », si, par « développement », il faut entendre progrès philosophique.

Aude BUSINE. Des logia pour philosophie. À propos du titre de la Philosophie tirée des oracles de Porphyre

Cet article se propose d’analyser la signification de l’ouvrage Sur la philosophie tirée des oracles de Porphyre à la lumière du titre que l’auteur donna à son traité. Dans un premier temps, il envisage l’intitulé grec Peri tes ek logion philosophias en fonction du statut novateur que le philosophe de Tyr accorde aux traditionnels oracles, qui sont désormais source d’enseignement philosophique pour l’homme en quête de salut. Dans un second temps, le traité porphyrien, dont le titre précise qu’il s’inspire de logia, est placé dans le contexte de la polémique autour des révélations divines qui opposait à l’époque penseurs païens et chrétiens.

Glenn W. MOST. Les Grecs de Heidegger

Par le biais d’une approche idéal-typique, cet article fait apparaître, dans la manière apparemment idiosyncrasique dont Heidegger se réfère aux Grecs, une série de traits caractéristiques de la culture allemande.