Philosophie Antique 7 (2007)

M. Laura Gemelli Marciano. Lire du début : remarques sur les incipit des présocratiques

L’article prend en considération la façon dont différents auteurs rassemblés sous l’étiquette générale de « présocratiques » commençaient leurs discours. Dans le contexte d’une transmission essentiellement orale tel que celui de la culture de la Grèce archaïque, l’incipit prend une importance fondamentale, dans la mesure où il pose les bases de la communication, définit le type de message que l’auteur veut transmettre et indique dans quelle voie il s’engage. Il donne donc des indications non seulement sur le type de texte, mais aussi sur le genre de public auquel ce texte était adressé. S’il s’agit d’un public restreint et choisi, l’incipit est généralement élitiste, obscur, et fait référence à un code auquel il est difficile d’accéder ou, comme dans le cas de l’écrit d’Alcméon, mise sur la difficulté d’une entreprise que les disciples doivent surmonter à l’aide de l’enseignement du maître. Si le texte est destiné à un public plus large d’amateurs cultivés, il mise sur des phrases ronflantes qui suscitent des visions grandioses et des émotions et placent l’orateur dans une position dominante vis-à-vis de l’auditoire. Ici on prend en considération en particulier les incipit de quatre auteurs assez différents les uns des autres, de la fin du vie au dernier tiers du ve siècle av. J.-C. : Héraclite, Alcméon, Anaxagore et Diogène d’Apollonie. En recourant à l’analyse linguistique et en les confrontant avec d’autres textes de même époque, on cherche à définir la particularité de chaque texte en relation avec le message qu’il véhicule et avec ses destinataires. Les résultats de cette analyse invitent à reconsidérer la méthode à employer pour aborder les fragments des auteurs dits présocratiques et à se libérer du modèle herméneutique « anthologique » d’Aristote qui vise à rechercher un « système » philosophique et néglige le rythme prosodique, l’harmonie de la langue, le caractère persuasif des textes et leur contexte culturel.

Summary. This paper considers the way in which different authors usually labelled as Pre­socratics used to start their speeches. In the context of a mainly oral transmission, like that of the archaic Greek culture, the incipit is of crucial importance, insofar as it lays the basis for the communication, defines what kind of message the author intends to convey and indicates which course he is adopting. Thus it gives indications not only about the nature of the text but also about the kind of audience whom this text was meant for. When the audience is a limited and selected one, generally the incipit is generally elitist, obscure and refers to a code that is not easily understood, or, as in the case of Alcmeon’s work, it highlights the difficulty of an under­taking that disciples have to overcome with the help of their master’s teaching. When a larger audience of well-educated amateurs is aimed at, the incipit relies on pompous sentences which call forth awe-inspiring visions and emotions and put the speaker in a position of mastery over the audience.In this paper the incipit of four authors is considered, being quite different from one ano­ther and dating from the end of the 6th up to the last third of the 5th century B.C. : Heraclitus, Alcmeon, Anaxagoras and Diogenes of Apollonia. By means of linguistic analysis and by comparing the texts with other texts of the same period, the paper aims at defining the peculia­rity of each text in relation to its content and to its adressees. The result of this analysis invites us to reconsider the method to be used in studying the fragments of the so-called Presocratics, and to throw off the “anthological” Aristotelian model of hermeneutics, a model that, aiming at establishing a philosophical “system”, neglects the rhythm of the sentences, the harmony of the language, the persuasive features of the texts and their cultural context.

Oliver Primavesi. Empédocle : divinité physique et mythe allégorique

On se propose dans cet article d’examiner la relation entre la théorie physique d’Empédocle et sa loi mythique sur le daimon coupable. Deux caractéristiques du système physique revêtent ici une importance particulière : (1) plu­sieurs composants élémentaires du système font partie des « dieux à la longue vie » ; cela s’applique, d’une part, aux masses concentriques de terre, eau, air et feu à l’état pur pendant les quatre mille ans de séparation complète, et d’autre part au Sphairos, c’est-à-dire au mélange intégral des quatre éléments pendant les quatre mille ans d’unité complète. En ce sens, le système physique est une théologie physique ; (2) dans l’exposition du système, il y a deux façons de renvoyer aux cinq dieux à la longue vie : parfois il en est question en termes purement physiques, parfois ils sont identifiés de manière allégorique aux dieux tradition­nels de la mythologie et du culte. Les quatre masses pures à la longue vie peu­vent ainsi recevoir les noms de Zeus, Héra, Aidoneus et Nestis ; de même, le Sphairos pouvait être appelé Apollon. On soutiendra ici que la loi mythique sur le daimon coupable appartient à ce registre allégorique ; sa fonction est de refléter le cycle cosmique du système physique de façon à en exprimer toute la force d’un point de vue humain.

Summary. The purpose of this paper is to investigate the relationship between Empedocles’ physical theory and his mythical law about the guilty daimon. Two features of the physical system are of special importance here : First, several basic items of the system unequivocally count as “long-lived gods” ; this applies on the one hand to the four pure concentric masses of earth, water, air, and fire during the 4 000 years period of complete separation, on the other hand to the Sphairos, i.e. the all embracing combination of the four elements during the 4 000 years period of complete unity. In this sense, the physical system is a physical theology. Second, within the exposition of the system, there are two different ways of referring to the five long-lived gods : Sometimes they are addressed in straightforward physical terms, sometimes they are identified in an allegorical way with the traditional gods of myth and cult. Thus, the four long-lived pure masses can be called Zeus, Hera, Aidoneus, and Nestis ; similarly, the Sphairos was possibly called Apollo. It will be argued that the mythical law about the guilty daimon belongs to the allegorical level of expression ; its function is to mirror the cosmic cycle of the physical system in a way which brings out its impact from a human perspective.

Anne-Laure Therme. Est ce par un tourbillon que l’amour Empédocléen joint ? L’hypothèse de l’aimantation

Pour Empédocle, le devenir se résout en termes de mélange et de dis­sociation de quatre éléments matériels, dus à des forces contraires, Amour et Haine : ces processus doivent-ils être conçus comme symétriques, opérant à rebours l’un de l’autre selon un même schème ? Si l’on sait que la séparation par la Haine, d’un point de vue cosmique, advient au moyen d’un tourbillon discriminant, qu’en est-il du mode opératoire de l’Amour, par lequel les dissemblables se mêlent ? Le présent article développe l’hypothèse que la cohésion et la compacité des mélanges réalisés par l’Amour peut se comprendre par analogie avec les phénomènes d’attraction « magnétique », dont la théorie empédo­cléenne des effluves offre une explication.

Summary. Becoming is analyzed by Empedocles in terms of motion : the four material ele­ments are mixed and dissociated by two opposite forces, Love and Strife. Are these processes to be conceived as symmetrical, that is as operating within the same framework, though in oppo­site ways ? At a cosmic level, we know that separation by Strife occurs by means of a dis­criminating whirl : but how does Love mix the dissimilars ? The hypothesis of this article is that cohesion and compactness of the mixtures produced by Love may be understood by analogy with the « magnetic » attraction, which Empedocles’ theory of effluences accounts for.

Frédéric Gain. Le statut du « daimon » chez Empédocle

Cet article vise à établir un lien entre l’occurrence pratique du terme daimon dans le fragment B 115 d’Empédocle, généralement associée à un sens propre, et son usage dans le contexte simplement physique de B 59. Afin de trancher la question de l’indépendance, de la subordination ou de l’équivalence entre les deux usages, nous menons une analyse lexicologique des deux occur­rences dans leur contexte syntaxique : l’importance de l’individualité comme relation à d’autres entités de même ordre fait signe dans les deux cas vers une notion unique de daimon, rendant possible de fonder une analogie entre démons physiques et démons pratiques.

Summary. The aim of this article is to set out a relation between the practical occurrence of daimon in Empedocles B 115, usually taken to carry the proper mening of the term, and its use in B 59 in a merely physical context. In order to decide whether the two occurrences are equivalent, independant from one another, or in a relation of subordination, I analyse, from a lexical point of view, the two occurrences in their syntactical contexts : the fact that, in both cases, the term refers to an individuality considered in relationship to other entities of the same level suggests a common notion of daimon, which could enable us to ground an analogy between physical and practical daimones.

Annie Hourcade. Transformation de l’âme et moralité chez Démocrite et Épicure

Au livre XXV du Peri physeos, épicure met en œuvre une critique de Démocrite, l’accusant de s’ignorer lui-même et de soutenir une doctrine qui entre en contradiction avec ses actes. Pour Épicure, l’existence même de l’éloge et du blâme signifie que l’homme doit être considéré comme assumant, au moins partiellement, la responsabilité de son caractère acquis, de ses pensées et de ses actes. Le livre XXV du Peri physeos, pourtant, loin de prendre ses dis­tances vis-à-vis de l’éthique de Démocrite, doit être considéré comme un retour aux sources démocritéennes par Épicure et ce, par-delà les successeurs de Démocrite. L’étude des fragments et témoignages concernant Démocrite suggère en effet qu’il soutenait à la fois la thèse d’une constitution de l’âme exclusivement atomistique et la possibilité d’une transformation de l’âme par l’homme. On peut en conclure que ce n’est pas tant la perspective démocritéenne que rejette Épicure que la radicalisation déterministe effectuée par les démocritéens de la deuxième ou troisième génération. L’enjeu est donc pour Épicure, en restant fidèle à la physique et à l’éthique démocritéennes originelles, d’apporter des élé­ments qui permettent de justifier leur compatibilité au sein d’un même système, ce que Démocrite avait sans doute omis de faire.

Summary. In the book XXV of the Peri physeos, Epicurus sets up a criticism of Democritus, accusing him of ignoring himself and of defending a doctrine that is inconsistent with his deeds. According to Epicurus, the very existence of praise and blame signifies that man must be considered as taking upon himself, partly at least, the responsibility of his acqui­red character, his thoughts and his deeds. The book XXV of the Peri physeos, far from set­ting a distance with Democritus’ ethics however, must be considered as a reversion towards the Democritean origins by Epicurus and thus, beyond Democritus’ successors. The study of the fragments and testimonies concerning Democritus suggests that he defended both the thesis of an exclusively atomistic constitution of the soul and the possibility of a transformation of the soul by man. One may deduce that Epicurus does not reject Democritus’ orientation but the deterministic radicalization made by the Democriteans of the second and third generations. Epicurus’ aim is to bring out elements that allow to justify their compatibility inside a unique system, while holding fast to the Democritean physics and ethics, which Democritus had probably omitted to do.

Maria Michela Sassi. Ordre cosmique et « isonomia » : en repensant Les Origines de la pensée grecque de Jean-Pierre Vernant

Mon but est d’examiner en détail les arguments avancés par Vernant au début des années soixante du siècle dernier, quand il a caractérisé, selon une formule célèbre, la philosophie comme « fille de la Cité » (fille de la polis). Mon argument principal est que le concept d’isonomia, qui n’est central dans le débat politique athénien que depuis les dernières décennies du vie siècle, ne peut être aussi facilement utilisé pour rendre compte de la nouvelle conception de l’espace physique, qui émerge à Milet au début de ce siècle. En tout cas, l’utilisation de modèles politiques dans la science grecque ancienne de la nature est un procédé conscient, comme je tente de le montrer en analy­sant certains textes célèbres comme le fragment 4 d’Alcméon et le fragment 1 d’Anaximandre. De plus, dans le cas d’Anaximandre on peut se demander si l’explanandum dans l’analogie était l’ordre du monde ou plutôt celui de la polis.

Summary. My aim is to examine in detail the arguments put forward by Vernant in the early sixties of the past century, when he famously characterized Greek philosophy as “fille de la Cité” (daughter of the polis). My main point is that the category of isonomia, which is central in the political debate of Athens only since the last decades of the sixth century, cannot be easily used to explain the new conception of physical space, which emerges in Miletos at the beginning of that century. In any case, the use of political models in the early Greek science of nature is a conscious one, as I attempt to show by analysing some famous texts like Alcmaeon’s fragment 4 and Anaxi­mander’s fragment 1. Moreover, in Anaximander’s case one may wonder if the explanan­dum in the analogy was the order of the world or rather of polis.

Ada Neschke-Hentschke. Platonisme politique et jusnaturalisme européen

L’étude a pour but d’évaluer la contribution de la pensée politique de Platon à la genèse de l’État de droit actuel. Loin d’être la source des « totalitarismes » modernes (Karl Popper), la pensée platonicienne a amorcé une réflexion millénaire sur l’État de justice conçue comme un ordre proportionnel. En témoigne le premier jusnaturalisme chrétien (ve-xve siècle) qui, à l’aide de Platon, a construit la cité humaine juste comme une mimesis de l’univers régi par le Dieu chrétien parfaitement juste. L’écho moderne de la conception platoni­cienne se retrouve au xviie siècle dans la construction de la cité humaine opérée par le théologien et métaphysicien Francisco Suárez. Selon Suárez, qui s’appuie sur les Lois de Platon, l’origine de la cité humaine se situe dans la volonté una­nime du peuple souverain qui cherche à construire une communauté parfaite, c’est-à-dire juste. L’État de droit actuel s’avère être une prolongation de l’État de justice suarézien ; il fut le fruit du travail des successeurs de Suárez à partir de Grotius jusqu’à Locke et à Kant.

Summary. The aim of this paper is to assess the contribution of Platonic political thought to the forming of the present legitimate State. Far from being the origin of modern « totalitarianisms », Plato’s doctrine has initiated a millenary process of thought about just State viewed as a proportional order. Evidence for that is the first Christian jusnaturalism (5th-15th century) that has built with the help of Plato the human just City as a mimesis of the universe governed by the perfectly just Christian God. We recognize a modern echo of Plato’s doctrine in the 17th century, with the human city conceived of by the theologian and philosopher Francisco Suárez. According to Suárez, relying on Plato’s Laws, the human City has its origin in the unanimous will of the sovereign people of building a perfect, i.e. just, commonwealth. The present legitimate State proves to be an extension of the Suarezian just State ; it was the fruit of labours of Suárez’ successors, from Grotius to Locke and Kant.