Philosophie Antique 11 (2011)

Frédéric Manzini. La Philosophie d’Aristote dans le second XVIIe siècle : rémanences institutionnelles et usages philosophiques

Résumé. L’« aristotélisme » est resté très largement étudié tout au long du xviie siècle, mais certainement pas de manière uniforme. Une rupture décisive est intervenue avec l’avènement du cartésianisme qui parvient à se poser en système rival suffisamment crédible pour obliger à une nouvelle donne, à la fois dans l’enseignement prodigué à l’université et dans la pratique philosophique en général. Cet article explique la nature de ces transformations imposées que l’aristotélisme a dû subir, puis examine les différentes façons dont, chacun à leur manière bien spécifique, Hobbes, Spinoza, Malebranche et Leibniz se sont situés par rapport à l’héritage et à la figure du Stagirite. Comment, en l’espace de quelques décennies seulement, l’aristotélisme qui avait tant dominé le paysage philosophique pendant des siècles s’est-il trouvé mis au rang de vestige de l’histoire ?

Summary. “Aristotelianism” kept to be widely taught all the 17th century long, but not evenly. At the core of the century, cartesianism emerged as a credible opponent system and set a new order of things in academical courses and in philosophical practices as well. What kinds of transformations aristotelianism had to undergo ? And how – each of them in his very own way – philosophers like Hobbes, Spinoza, Malebranche and Leibniz dealt with both Aristotle’s heritage and figure ? The purpose of this article is to answer those questions and to show that, eventually, it didn’t take a long time for ranking as a relic of antiquity the philosophy that used to have the upper hand in the European philosophical landscape for several centuries.

Francesco Gregorio. La question du platonisme de Rousseau

Résumé. Le platonisme de Rousseau est un thème minoritaire dans l’histoire de la réception de Rousseau. Malgré cela, il s’agit d’une question débattue, encore ouverte et qui a une histoire. On tente ici de faire le point en commençant par une critique de l’historiographie et par une discussion préalable des difficultés que l’interprète rencontre, afin de situer la généalogie des lectures qui font de Rousseau un platonicien. Dans un second temps, on propose un portrait de Rousseau lecteur de Platon, avant de tenter un portrait du platonisme politique de Rousseau.

Summary. Rousseau’s Platonism is not a hegemonic issue in the history of the reception of his work. Notwithstanding, this issue is still open to discussion, and has its own history. This paper tries to tackle this point, starting with an appreciation of the historiography and an examination of the difficulties one has to face when settling this issue. The first point is a genealogical sketch of these interpretations which try reading Rousseau as a Platonist. The second point is an analysis of Rousseau himself as a reader of Plato. Finally, we try to specify Rousseau’s political Platonism.

Michail Maiatsky. Philosophe-roi chez poète-empereur : la réception de Platon dans le cercle de Stefan George

Résumé. Au début du XXe siècle, l’Allemagne voit émerger un lieu de savoir nouveau, étrange, alternatif sinon hostile à l’Université, le « George-Kreis », association créatrice et intellectuelle rassemblée autour du poète Stefan George (1868-1933). Dès la fin des années 1900, Platon apparaît comme le modèle politique et éducatif du Cercle et, partant, du vaste « mouvement spirituel » dont George est considéré comme le guide. Entre 1910 et 1933, les « georgéens » consacrent à Platon une demi-douzaine de livres, de nombreux articles, comptes-rendus et traductions (dont certains font encore aujourd’hui l’objet de rééditions). L’article commence par retracer l’évolution de la « platonolâtrie » georgéenne (en s’appuyant, entre autres, sur des matériaux d’archive), puis en décèle les principes herméneutiques. Ceux-ci, forgés surtout contre les lectures de P. Natorp et U. von Wilamowitz-Moellendorff, revendiquaient une interprétation volontairement anachronique sans craindre une « fusion des horizons » auto-justificative : c’est parce qu’ils fréquentaient S. George, l’héritier le plus fidèle et intempestif de l’esprit platonicien, que les georgéens se croyaient plus aptes que les philologues académiques à rendre cet esprit dans leurs travaux. En conclusion, l’article analyse l’impact du Cercle sur les acteurs contemporains et postérieurs des études platoniciennes universitaires.

Summary. At the beginning of the twentieth-century, Germany witnessed the emergence of the ‘George-Kreis’, a creative, intellectual association led by the poet Stefan George (1868-1933). Conceived in defiance of, and as a radical alternative to the University milieu, the Circle (forming part of a broader ‘spiritual movement’ championed by George) promoted Plato as its political and educative model. Between 1910 and 1933, the ‘Georgeans’ published six monographs on Plato, as well as numerous articles and translations, some of which are still reedited today. This article charts the development of Georgean platonism (in part, drawing on archival materials) in order to analyse the hermeneutic principles of the Circle’s ‘platonistic cult’ elaborated in reaction to the readings of University-based philosophers and philologists (notably, Paul Natorp and Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff). Deliberately anachronistic, the Georgeans practised a sort of self-justificatory ‘fusion of horizons’. They believed that, by frequenting the Circle and conversing with George, esteemed as the most genuine and faithful inheritor of the Platonic spirit, they were better qualified than their academic peers to interpret the ancient philosopher’s mind. By way of conclusion, the article reviews the impact of Georgean Platonism on contemporary and subsequent Platonic studies.

Dorothea Frede. Platon et la philosophie analytique. Deux exemples : la méthode diérétique et le « troisième homme »

Résumé. Que la philosophie ancienne ait bénéficié de certains raffinements méthodologiques dus à la philosophie analytique n’est guère mis en question, même par ceux qui ne s’en réclament pas. À la grande époque de la philosophie analytique, certains de ses meilleurs représentants étaient encore fort versés en histoire de la philosophie et appliquaient leurs compétences analytiques à ce qu’ils considéraient comme des problèmes centraux chez les auteurs anciens. Cet article suggère à travers deux exemples que, s’agissant de Platon, cette attention n’a pas eu seulement des effets revigorants, mais également déformants. Dans le premier cas, la méthode diérétique si chérie de Platon a été marginalisée par d’éminents philosophes analytiques qui l’ont considérée comme triviale et inintéressante. Dans le second cas, le problème de l’« auto-prédication » des Idées, qui est celui de savoir si les Idées sont des entités qui possèdent les propriétés qu’elles représentent, a été considéré d’une importance décisive pour la théorie platonicienne des Idées. À cause de ses conséquences supposément désastreuses, mentionnées une unique fois dans le Parménide, on a pensé que Platon avait renoncé à cette théorie sous sa forme classique. Au cours des dernières années, l’importance de la méthode diérétique a été réévaluée et celle du problème de l’auto-prédication réduite à de plus justes proportions. Cela ne diminue pas la valeur des contributions des philosophes analytiques à l’étude de Platon, mais signifie seulement qu’elles doivent n’être acceptées qu’avec précaution.

Summary. That ancient philosophy has been benefited from certain methodical refinements that are due to analytic philosophy is hardly questioned even by specialists who are not adherents. In the heyday of analytic philosophy some of its best practitioners were still well versed in history of philosophy and applied their analytic skills to what they regarded as central problems in ancient authors. This article suggests via two examples, that in Plato’s case this attention had not only invigorating but also distorting effects. In the first case, the diairetic method, much cherished by Plato, was shunted aside by prominent analytic philosophers as trivial and uninteresting. In the second case, the problem of the ‘self-predication’ of the Forms, i.e. whether the Forms are entities that possess the properties they stand for, has been taken as critical for Plato’s Theory of Forms. Because of its allegedly disastrous consequences, mentioned by Plato only once in his Parmenides, he has been taken to have given up that theory in its classical form. In recent years the importance of the diairetic method has been resurrected and that of the problem of self-predication been scaled down. This does not diminish the value of the contributions of analytic philosophers to the study of Plato. It just means that they should be received with due care.

Paul Demont. De Carl Schmitt à Christian Meier : Les Euménides d’Eschyle et le concept de « politique » (« das Politische »)

Résumé : Dans La naissance du politique (Paris, 1995), Christian Meier propose, à partir de l’étude des Euménides d’Eschyle, une réinterprétation et une correction en un sens démocratique du « concept du politique » élaboré par Carl Schmitt.

Summary : Christian Meier’s analysis of Aeschylus’s Eumenides in Die Entstehung des Politischen bei den Griechen (Frankfurt am Main, 1980) investigates a democratic version of Carl Schmitt’s theory of Politics.

Fabienne Baghdassarian. Aristote, De Cœlo, I 9 : l’identité des « êtres de là-bas »

Résumé. Il est relativement peu de textes qui, dans le De Cœlo, témoignent de l’existence de réalités incorporelles transcendantes à l’ordre astral. La conclusion, sur laquelle se referme la démonstration de l’unicité du ciel en I 9, est-elle de ceux-là ? Les « êtres de là-bas » y désignent-ils les réalités sidérales les plus hautes ou certaines instances hypercosmiques ? C’est à l’identification de ces êtres qu’il s’agit ici de procéder. En montrant que convergent ensemble les indices textuels du passage et son homogénéité démonstrative, il pourra alors apparaître que ces êtres, dont Aristote vante l’immutabilité et la perfection, transcendent l’ordre céleste, sans qu’on puisse toutefois déterminer la relation exacte qui les unit au ciel, obérant ainsi la possibilité de lire, à travers eux, une référence implicite à la doctrine du Premier Moteur Immobile.

Summary. In the De Cœlo, there are few texts in which Aristotle gives evidence for the existence of some incorporeal and transcendental beings. Is the conclusion of the proof of the uniqueness of the world, in I 9, one of these texts ? Do τ ?κε ? indicate there the highest stars or certain supramondane realities ? This study tries to determine the identity of these τ ?κε ?, by showing that both textual analysis of the passage and investigation of his structure may convince that these beings, which are said immutable and perfect, are located beyond the highest heavenly sphere. Nevertheless, it does not appear that Aristotle ever clearly define their connection to the heaven, which suggests that it is impossible to associate them to the Prime Mover.