Philosophie Antique 12 (2012)

Laurent AYACHE. L’économie des sensations dans la clinique hippocratique
Qu’est-ce qu’une sensation pour un médecin hippocratique ? Cette question est traitée ici à partir d’une recherche sur le rôle que les traités chirurgicaux et le Pronostic accordent aux sensations du malade d’une part, du praticien d’autre part, dans l’élaboration du jugement médical, selon ses deux moments principaux que sont l’estimation d’un pronostic et le choix d’une conduite thérapeutique. L’hypothèse mise en œuvre est celle de la réflexivité de la médecine hippocratique : la représentation que les médecins se faisaient de l’élaboration du jugement médical à partir des signes sensibles doit être conforme aux théories médicales de la sensation et du jugement. Si cette hypothèse est valide, la pratique clinique hippocratique doit refléter les conceptions médicales de la sensation et du jugement, et peut donc en témoigner. Cette étude confirme cette hypothèse et établit que le jugement résulte, pour les médecins hippocratiques, d’un mélange des sensations. Ces dernières sont comprises comme des processus physiologiques dont les vecteurs de diffusion sont, selon notamment certains textes anatomiques, les vaisseaux. Aucun texte hippocratique, pas même Maladie sacrée, ne localise un siège de la sensation ou du jugement. Les conseils adressés aux médecins pour viser l’exactitude dans un jugement toujours singulier (Ancienne médecine, 9) relèvent d’un régime des sensations (« l’économie autour du malade » d’Épidémies VI) analogue au régime des aliments et des exercices que les médecins prescrivent à ceux qui les consultent. Par-delà leurs différences doctrinales, une certaine unité des traités qui forment le noyau de la Collection hippocratique est ainsi confirmée. Cette unité est d’abord celle de la théorie du mélange compris comme crase, qui joue dans la conception du jugement médical à partir des sensations un rôle éminent.

Jean-Baptiste GOURINAT. Les polémiques sur la perception entre stoïciens et académiciens
Le terme « perception » apparaît pour la première fois dans son sens philosophique dans les Académiques de Cicéron, où il traduit le terme technique stoïcien κατάληψις, traduit également par compréhension. La perception n’est pas une « perception sensible » au sens moderne du terme, car elle ne se définit pas comme une impression produite en nous par les choses extérieures, mais comme l’assentiment donné à la phantasia dite compréhensive ou perceptive, c’est-à-dire celle qui est conforme à son objet, claire et distincte. Il s’agit pour les stoïciens de l’un des critères de la vérité. Pour contester l’existence de la perception et son rôle-clé dans l’épistémologie stoïcienne, les académiciens ont adopté une stratégie en deux temps : affirmer que l’assentiment porte sur des propositions et non sur des représentations, et contester l’existence d’une représentation perceptive, dis¬cernable des représentations fausses. Les stoïciens ont répondu sur ces deux points et ont reconstruit la notion de perception inventée initialement par Zénon dans le cadre de cette polémique, qui a forgé la notion classique de la perception. Le continuisme perceptif des stoïciens et leur conception cinématographique de la perception sensible sont les clés de leur conception de la perception.

Marianne GŒURY. L’absence de préconception du temps chez Épicure. Lecture de la Lettre à Hérodote, 72-73
Le passage de la Lettre à Hérodote consacré au temps (Hrdt. 72-73) est particulièrement obscur. Épicure y affirme explicitement que le mot temps ne renvoie à aucune préconception (prolepse), en tout cas pas au sens habituel qu’a ce terme pour lui, puisqu’il n’existe aucun contenu commun à toutes nos expériences du temps ; et cependant le mot temps n’est pas vide. Cet article vise à résoudre ce paradoxe. Il éclaircit la nature de la perception du temps épicurien et tente de reconstituer le processus cognitif qui la sous-tend. La perception du temps est idiosyncrasique, car elle porte sur une entité de troisième degré : le temps est en effet, selon la formule attribuée à Épicure par Démétrius Lacon, un « accident d’accidents ». Sa perception implique une combinaison d’intuition et de déduction, d’analogie et d’épilogisme, en-deçà de la formation d’une préconception – dont nous expliquons l’impossibilité. Elle concerne toujours les durées en tant que nous les rapportons les unes aux autres, selon un « libre jeu » de l’épilogisme et de l’analogie qui ne donne pas lieu à une préconception, mais rend possible de nommer le temps.

Heinrich VON STADEN. La théorie de la vision chez Galien : la colonne qui saute et autres énigmes
Du point de vue méthodologique et épistémologique, la vision occupe une place privilégiée dans les œuvres de Galien de Pergame, ce qui explique les tentatives répétées de ce dernier pour en expliquer le fonctionnement. En partie grâce à la dissection et à la vivisection pratiquées sur des animaux de différentes espèces, il développa une connaissance détaillée de l’anatomie de l’œil, du nerf optique, du cerveau, des muscles oculaires et du système vasculaire cérébral et oculaire. Il utilisa avec habileté cet impressionnant savoir anatomique pour élaborer une explication détaillée de la physiologie de la vision. Pour expliquer comment voient les êtres humains, il fit également appel à l’optique mathématique, notamment à l’optique euclidienne. Cependant, en dépit d’efforts remarquables pour intégrer anatomie, physiologie et mathématiques dans une unique théorie cohérente de la vision, une analyse plus attentive montre que son explication de la vision n’est pas exempte de lacunes non négligeables, de difficultés non résolues et de tensions internes.

Alain BOUTOT. Modernité de la catoptrique de Héron d’Alexandrie
Dans sa Catoptrique, Héron d’Alexandrie déduit la loi de la réflexion de la lumière en s’appuyant sur un principe inédit, le principe du plus court chemin. L’article, après avoir retracé les grandes lignes de la démonstration, s’attache à mettre en évidence l’originalité et la fécondité de la méthode utilisée. Le recours à un principe d’extrémalité pour rendre compte des phénomènes lumineux tranche avec l’approche qu’adoptera Ptolémée dans son Optique par exemple, et anticipe par certains côtés l’optique géométrique moderne, dont Héron apparaît comme une sorte de précurseur involontaire. Mais au-delà de l’aspect purement historique, l’article insiste sur la portée épistémologique majeure du principe héronien, et des principes d’extrémalité en général, qui s’inscrivent dans une tradition scientifique bien précise, et toujours actuelle, celle qui privilégie, au rebours de l’expérimentalisme et de l’instrumentalisme, la causalité finale et formelle dans l’explication des phénomènes et promeut en définitive les mathématiques au rang de principe ontologique fondamental. Dans cette perspective, la démarche suivie dans la Catoptrique révèle non seulement sa profonde modernité, mais pourrait bien apparaître comme une des plus emblématiques qui soient.

Voula TSOUNA. Is there an answer to Socrates’ puzzle ? Individuality, universality and the self in Plato’s Phaedrus Cet article est ma contribution au débat sur la nature du moi idéal chez Platon ; débat commencé dans l’antiquité, mais qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui. Les positions sont à peu près les suivantes. D’un côté, à la suite du platonicien Numénius, de nombreux interprètes (que j’appellerai universalistes) soutiennent que, puisque le moi chez Platon est un élément rationnel immatériel, ce ne peut être un moi personnel et individuel, mais il doit être impersonnel et universel. Dans cette perspective, l’âme contemplative n’est pas à proprement parler un moi ; elle se confond plutôt, selon les termes du Premier Alcibiade – un texte clé pour les universalistes – avec « Dieu et la sagesse » (Alc. 133c). De l’autre côté, quelques commentateurs (que j’appellerai individualistes ou particularistes) suivent Plotin et supposent ou affirment l’individualité du moi platonicien. Mais, à la différence de Plotin, les particularistes n’ont jamais reconnu qu’il y a là matière à controverse et n’ont jamais réellement affronté le problème de savoir de quelle façon le moi est individuel et ce que son individualité pourrait impliquer. C’est donc une nouvelle défense de l’individualité du moi que je présente ici. En outre, je suggère que son individualité n’est pas incompatible avec la sorte d’universalité qu’implique la contemplation et même qu’elle constitue une précondition de sa propre transcendance. Cependant, mon argumentation se tient dans les limites du Phèdre ; je ne prétends pas tirer de conclusions pour l’ensemble du corpus platonicien. Dans la première partie, j’expose l’aporie à laquelle est confronté Socrate, l’énigme qui motive l’enquête qui va suivre ; j’avance également l’hypothèse que les deux discours qui précèdent le Grand Discours de Socrate, sa palinodie – le premier étant censément composé par Lysias, le second par Socrate –, frayent la voie à la palinodie elle-même en avançant des conceptions rivales de l’amour-eros, de la connaissance de soi et de la rationalité. Dans la seconde partie, je défends une lecture particulariste de la palinodie et plus spécialement du mythe sur la nature de l’âme.

Anca VASILIU. Les trois amours platoniciens ou la philosophie à hauteur d’homme
Consacrée à l’analyse de quelques passages du Phèdre, du Banquet et de l’Alcibiade, cette étude rappelle la définition platonicienne du rôle pédagogique de l’amour dans la théorie de la connaissance et dans la pratique du langage. Sa thèse est que le modèle anthropologique et le modèle épistémologique ne peuvent pas être séparés dans la philosophie platonicienne. « Parler » constitue à la fois une communication et une ostension, donc la transitivité du langage n’est pas exempte d’une nécessaire vérité de l’acte, même si cette vérité est celle du phénomène, non celle de l’essence, de la forme ou du principe. Les conséquences de cette unité (présentée comme une rencontre entre la rhétorique et la dialectique) sont d’ordre éthique autant que d’ordre métaphysique. D’une part, l’autonomisation du langage pose comme préalable un rapport de vérité à l’égard de l’autre dans toute détermination d’identité du sujet. Ce rapport de vérité s’exprime ici sous la forme initiatique d’une « mise en présence » : l’accès à soi est conditionné par la transcendance du tout-autre. Acquise par la présence amoureuse à l’égard de l’autre, l’identité n’est donc pas close sur elle-même mais se définit comme relation. D’autre part, la maîtrise d’un langage adéquat au phénomène érotique suppose le dépassement de l’interprétation (« péché contre la mythologie ») et une sortie de l’opposition des contraires (corps-âme) par la limite assumée (ici la « faiblesse des mots »), sans appeler nécessairement à l’harmonie universelle qui, traditionnellement, cache la domination, voire la suppression du sujet.

Emidio SPINELLI. Sextus Empiricus et l’ombre longue d’Aristote
Cet article s’intéresse en premier lieu à quelques passages des _ Esquisses pyrrhoniennes de Sextus (I 1-3 ; 8-10 ; III 119-122). Ces « études de cas » per¬mettent d’examiner la relation dialectique entre Sextus et Aristote. Le Stagirite y est représenté à la fois comme une sorte de primus inter dogmaticos pares, et par conséquent comme une cible privilégiée des attaques pyrrhoniennes contre les dogmatismes, et, de façon indirecte, comme une sorte d’« ombre » se profilant derrière l’attitude critique de Sextus. Parallèlement, la stratégie de Sextus consiste à utiliser le matériel aristotélicien à l’appui soit de l’attitude propre à l’ἀγωγή sceptique, soit de la construction d’une διαφωνία spécifique. En second lieu, la section finale de l’article examine en outre un passage difficile du Contre les moralistes (XI 77-78), proposant une correction qui permettrait, en éliminant le nom d’Aristote, d’y voir une citation d’Ariston.