Philosophie Antique 13 (2013)

Maria Michela SASSI. La logique de l’eoikos et ses transformations : Xénophane, Parménide, Platon L’adjectif eoikos apparaît dans trois passages cruciaux de la pensée grecque (Xénophane, fr. B35 ; Parménide, fr. B8, 60 ; Platon, Timée, 29b3-c3), caractérisant une certaine « ressemblance » à la vérité qui se veut constitutive du discours du savant. En fait, le long de cet examen on découvre que les trois usages du terme ne peuvent pas être disposés le long d’une ligne continue, vu la difficulté de comprendre à quelle notion de vérité, sous quel point de vue, et avec quel degré d’évidence, ce discours se veut « ressemblant » selon l’occasion. Dans le cas de Parménide, cet aspect passe même au second plan, puisqu’on assiste à la prédominance d’une autre connotation qui accompagne le terme eoikos à partir de l’usage homérique, à savoir celle de la « convenance » à un contexte communicatif. L’article cherche dans l’ensemble à éclairer les déplacements que subit la logique de la similitude (et des procédés analogiques qui s’y greffent) en passant par des cadres ontologiques et épistémologiques aussi différents que le sont ceux de Xénophane, Parménide et Platon.

Oliver PRIMAVESI. Le chemin vers la révélation : lumière et nuit dans le proème de Parménide
Cet article propose une interprétation de la relation entre l’aletheia et la doxa dans le poème de Parménide sur la base d’une analyse du voyage relaté dans le proème. À partir d’un examen précis du texte parménidien, il établit que l’hypothèse selon laquelle la citadelle de la nuit est la destination finale du voyage rend bien mieux compte de celui-ci que l’hypothèse longtemps admise selon laquelle il s’agirait de la lumière. Cette lecture du proème permet non seulement d’établir un certain nombre de parallèles avec d’autres œuvres poétiques qui décrivent le trajet du Soleil, mais surtout de mettre au jour une analogie entre le récit de voyage et la partition en deux du poème parménidien : notre monde, où alternent le jour et la nuit, représente le monde de la doxa, où être et non-être sont mêlés et qui est gouverné par deux principes correspondants, le feu et la nuit, tandis que l’unicité de la déesse de la Nuit dans l’au-delà renvoie à celle de l’être. De plus, en distinguant deux étapes dans le voyage du narrateur, celle où il atteint de lui-même le chemin de la nuit et du jour et celle où les filles d’Hélios le guident sur ce chemin, on peut expliquer l’existence même d’un discours sur les opinions des mortels : de même que le narrateur a besoin d’abord d’aller de notre monde quotidien jusqu’au chemin de la nuit et du jour pour avoir ensuite accès à la connaissance divine, de même il faut expliquer le monde de l’opinion en le faisant remonter à deux principes fondamentaux pour montrer aux mortels le chemin vers l’aletheia. L’article conclut en expliquant, à partir des fragments B14 et B15, pourquoi Parménide a recours à la déesse de la Nuit pour faire cette révélation : ce choix repose sur une critique de la lumière du soleil comme condition de la vision trompeuse.

Leopoldo IRIBARREN. Les peintres d’Empédocle (DK 31B23). Enjeux et portée d’une analogie préplatonicienne
Cet article est consacré au fragment B23 d’Empédocle, où l’auteur met en relation la génération des espèces vivantes à partir des quatre éléments avec l’art pictural dont les productions résultent des divers mélanges d’un nombre limité de pigments. La première partie aborde la dimension heuristique de l’analogie dans le cadre du récit cosmologique, notamment la question de la correspondance entre comparans et comparandum. À l’intérieur de cette relation, un problème grammatical et théorique retient mon attention : alors que le sujet et les verbes du fragment sont au pluriel, les procédés des peintres sont exprimés par des participes au duel. Ces duels ont souvent été interprétés comme des allusions aux deux puissances cosmiques d’Empédocle, l’Amour et la Haine. Prenant appui sur l’interprétation récente du cycle cosmique donnée par Oliver Primavesi, selon laquelle même dans la période où la Haine domine, l’Amour reste le principe de production des espèces mortelles, je propose d’interpréter les duels comme une allusion aux mains de Cypris, l’une des personnifications du pouvoir démiurgique de l’Amour. En ce sens, la lecture que je propose ici de l’analogie s’avère compatible avec les deux courants interprétatifs principaux de la zoogonie d’Empédocle (unique/double). Dans la deuxième partie de l’article, j’analyse l’écart réflexif que l’analogie des peintres introduit par rapport à deux formes de discours contemporaines d’Empédocle qui thématisent la question de la représentation : d’une part, la tradition lyrique, notamment Simonide et Pindare ; de l’autre, le poème philosophique de Parménide.

Claire LOUGUET. Anaxagore : analogie, proportion, identité
Alors que l’analogie (qu’elle soit entendue au sens propre comme égalité de rapports ou au sens faible comme métaphore ou comparaison) est largement répandue dans la philosophie ancienne (chose évidente quand on lit les autres présocratiques, Platon et Aristote), Anaxagore ne fait usage d’aucun type d’analogie. Il met en revanche l’accent sur un autre type de relation que nous appellerons l’« homologie », terme par lequel nous entendons une relation d’identité entre deux choses. De plus, alors que l’analogie était habituellement utilisée dans un but heuristique, nous verrons que l’homologie est à chaque fois révélée au moyen d’une inférence. Le but de cet article est d’essayer de montrer que ces deux faits sont liés et qu’Anaxagore a délibérément choisi de remplacer l’analogie par l’homologie afin de rendre manifeste, grâce à l’écriture, une loi universelle sous-jacente aux phénomènes sensibles, à savoir l’irréductibilité du mélange universel, qui s’avère être un obstacle à l’activité de l’Intellect cosmique autant que sa condition de possibilité.

Sylvain DELCOMMINETTE. Exemple, analogie et paradigme. Le paradigmatisme dialectique de Platon
Cet article se propose d’étudier les procédés platoniciens de l’exemple, de l’analogie et du paradigme, en insistant à la fois sur leur distinction et sur leur articulation mutuelle. En ce qui concerne l’exemple, il convient d’en distinguer un usage dianoétique, que Platon proscrit, d’un usage proprement dialectique, qu’il encourage et qui peut avoir deux fonctions différentes : faire comprendre une question ou une méthode et faire saisir une structure. L’analogie au sens strict développe cette deuxième fonction, en la complexifiant parfois (notamment dans le Gorgias et la République) par une dimension « constructive ». Reste que le but de l’analogie, comme celui de l’exemple, est avant tout de faire saisir des rapports ; et dans la mesure où ces rapports sont purement intelligibles, l’analogie peut elle aussi être considérée comme un procédé dialectique. Enfin, le paradigme tel qu’il est utilisé dans le Sophiste et le Politique développe les traits précédents au sein d’un dispositif très élaboré, qui a pour but essentiel de faire saisir une méthode susceptible d’être appliquée à ce qui fait l’objet de l’examen. En ce sens, il s’agit d’un prolongement de l’un des usages dialectiques des exemples que l’on trouve dès les premiers Dialogues. La pensée paradigmatique de Platon manifeste ainsi une grande continuité, qui repose sur une conception fondamentale : la dialectique, en tant que science suprême qui étudie les Idées, ne peut être décrite de l’extérieur, mais seulement se pratiquer. Cette pratique se prépare, non pas en commençant par se tourner vers le sensible, comme on l’écrit parfois, mais en se tournant vers des cas tout aussi intelligibles – en tant que rapports ou ensembles de rapports, c’est-à-dire structures –, quoique « plus faciles », afin de rendre le dialecticien ultimement capable d’examiner n’importe quel sujet.

Catherine DARBO-PESCHANSKI. Antiphon : la nature avec la loi et sans l’intérêt personnel
L’article adopte un point de vue unitaire selon lequel sont interrogés à la fois les témoignages sur la physique d’Antiphon, les fragments du Peri aletheias, ainsi que les plaidoyers et, parmi les œuvres qu’on a longtemps considérées comme « morales », le Peri homonoias. Une analyse détaillée d’Aristote, Physique II, 193a10-27, et de ses commentateurs anciens, ainsi que du Peri Aletheias (F44a Pendrick, col. II, 23-30) sert de point de départ à une mise à l’épreuve ultérieure de la thèse par la lecture suivie de l’ensemble. Il s’agit de soutenir qu’Antiphon affirme et montre la superposition nécessaire du nomos sur la physis en établissant leur inégal statut ontologique, de substrat matériel d’une part, de forme accidentelle surajoutée d’autre part. Cette interprétation trouve son prolongement dans l’analyse des deux xympheronta (celui de la nature et celui de la norme), et de l’heautos qui leur est couramment associé comme le « soi-même » le serait à « l’utile », selon l’idée qu’il serait question de combattre la norme au nom de l’intérêt personnel supposé, quant à lui, naturel. Le xympheron est plutôt pris ici comme « ce qui constitue », en anthropos, si c’est selon la nature ; en membre d’une communauté politique, si c’est selon la norme. La dépendance mutuelle de la physis et du nomos, comme de leurs xympheronta respectifs, fait alors que le naturel ne se révèle qu’à l’occasion de circonstances accidentelles et éphémères qui, un moment, isolent un membre d’un groupe politique de ce groupe-là, ou au prix d’une opération intellectuelle qui, pour un temps également, fait abstraction de l’œuvre constituante du nomos.

José Miguel GAMBRA. La définition des relatifs dans les Catégories et son emploi dans les Topiques
Le premier livre des Topiques constitue une sorte d’introduction théorique à la compilation de stratégies dialectiques présentée dans les livres centraux de cette œuvre. Nombre des notions principales employées dans les règles d’inférence contenues dans les τόποι sont systématiquement exposées et ordonnées dans ce premier livre. Parmi elles, l’exemple le plus clair est celui des « prédicables ». Il y a, néanmoins, d’autres notions, dont l’exposition doctrinale doit être recherchée dans les Catégories. Par exemple, les diverses sortes d’opposition entre termes, qui sont abondamment utilisées dans les Topiques, mais ne s’y trouvent pas définies. Dans cet article, je présente une analyse formelle des deux définitions des relatifs que l’on trouve dans Cat. 7, pour montrer ensuite comment elles sont employées dans les τόποι qui impliquent la prédication essentielle des relatifs, démontrant ainsi la cohérence de cette théorie et la dépendance étroite entre les deux œuvres.

Louise RODRIGUE. La vertu morale aristotélicienne en tant que médiété pros hemas  : perspectives quantitative et relativiste
Cette étude porte sur la notion aristotélicienne de vertu morale dans son sens strict, c’est-à-dire entendue comme médiété fixée relativement à nous. L’analyse et la critique des interprétations dites « quantitatives » d’une part, « relativistes » d’autre part, résultent en une clarification de la définition donnée par les Éthiques (cf. 1106b36-1107a6 et 1227b8-9).