Résumés 2015

Carlos LÉVY. Philon d’Alexandrie est-il inutilisable pour connaître Énésidème ? Étude méthodologique
La floraison d’études sur le scepticisme antique de ces dernières décennies a fait au moins une victime, à savoir Philon d’Alexandrie, auquel elles ont accordé une part de plus en plus restreinte, alors même que Philon est incontestablement celle de nos sources la plus proche d’Énésidème qui refonda le pyrrhonisme au Ier siècle avant J.-C. Il importe donc d’établir quelle confiance on peut accorder à ce que Philon nous dit, en plusieurs endroits de son œuvre, du courant sceptique. On propose donc un bref status quaestionis, avant d’analyser la question des tropes. On soulève enfin le problème plus général de la technicisation croissante de la philosophie ancienne et de la place quasi hégémonique qu’occupe actuellement la méthode analytique. Un auteur comme Philon est difficile à décomposer en propositions, dont on chercherait à définir les relations, et il n’a pas écrit – si l’on excepte le De aeternitate mundi, dont l’authenticité est discutée, le Probus, le De prouidentia et l’Alexander – une œuvre qui se présente comme explicitement philosophique. Il incarne donc un problème qui le dépasse : que peut faire la recherche lorsqu’elle est confrontée à tous ces textes dans lesquels la philosophie se trouve mêlée à ce qui n’est pas elle-même, qu’il s’agisse de littérature ou de religion ?
The growing number of studies on ancient scepticism in the last thirty years or so have made at least one victim, Philo of Alexandria. He has drawn less and less interest, despite his being our source closest in time to Enesidemus, who led the rebirth of pyrrhonism during the 1st century B.C. It is hence important to assess the trustworthiness of several texts of Philo about scepticism. This paper offers a brief state of the art before focusing on Philo’s testimony about Enesidemus’ “ten modes”. It then raises the more general problem of the growing technicity of the history of ancient philosophy and the dominant role played today by the analytic method. Philo’s texts can hardly be reduced to a set of propositions combined into an argument. His works do not even claim to be philosophical, with the exception of De aeternitate mundi, the authorship of which is debated, Probus, De prouidentia, and Alexander. Philo embodies un much larger problem : how do we study all these ancient texts in which philosophy is mingled with something else, be it literature or religion ?

Richard BETT. Why Care Whether Scepticism is Different from Other Philosophies ? L’article porte sur la façon dont Sextus, dans les derniers chapitres du Livre I des Esquisses pyrrhoniennes, répond aux argumentations qui tendent à rattacher le scepticisme à diverses philosophies plus anciennes. Après une étude de la nature et des sources de ces argumentations à partir du témoignage de Diogène Laërce et d’autres auteurs, et le constat que bien des questions à ce sujet ne peuvent que rester sans réponse, la majeure partie de l’article est consacrée à l’analyse des contre-arguments avancés par Sextus. Dans presque tous les cas, il apparaît que Sextus s’oppose fermement à tout rapprochement du scepticisme avec d’autres philosophies. Cela est d’autant plus surprenant que la philosophie de l’Antiquité tardive manifeste une tendance marquée à se réclamer de prédécesseurs. L’attitude de Sextus s’explique par son désir de faire comprendre le plus clairement possible que le scepticisme, en réalité, n’a rien d’une philosophie au sens ordinaire du terme. La rareté, chez Sextus, des références à des prédécesseurs nommément désignés, y compris au sein de la tradition pyrrhonienne, peut aussi s’expliquer par le souhait de paraître complètement différent des philosophes tels qu’on les comprend habituellement.
The article considers Sextus’ response, in the closing chapters of book 1 of Outlines of Pyrrhonism, to arguments connecting scepticism with numerous earlier philosophies. The nature and sources of such arguments, as indicated by evidence in Diogenes Laertius and elsewhere, is examined, although it is suggested that much about these questions must remain inconclusive. But most of the paper is devoted to a detailed analysis of Sextus’ counter-arguments. In almost every case, Sextus is shown to be very strongly opposed to any rapprochement of scepticism to other philosophies. This is all the more surprising given the increasing tendency in the philosophy of later antiquity to appeal to predecessors. Sextus’ attitude is explained as the product of a desire to make as clear as possible that scepticism is not in fact a philosophy at all, in the usual sense of the term. The fact that he makes very little reference to named predecessors even within the Pyrrhonist tradition itself may also be explained by the wish to seem quite different from philosophers as usually understood.

Baptiste BONDU. Le problème du critère sceptique
Comment concilier réfutation du critère par les sceptiques et adoption d’un critère par les sceptiques ? La première partie de l’article revient sur les formulations de la réfutation du critère dans les différentes sources sur le scepticisme et expose la manière dont Sextus Empiricus présente le scepticisme moins comme une négation de l’existence du critère que comme une mise en suspens sur la nature et l’existence du critère dogmatique. La deuxième partie de l’article rappelle les passages, de Cicéron à Galien, en passant par le Commentateur anonyme du Théétète et Diogène Laërce, qui attribuent plus ou moins explicitement quelque chose comme un critère aux sceptiques. Plus précisément, ce critère, comme l’énoncera de la manière la plus claire Sextus Empiricus, est un critère d’action distinct d’un critère de vérité, cette distinction valant comme un moyen de faire la part entre scepticisme et dogmatisme mais aussi comme un argument décisif pour répondre aux objections dogmatiques contre le scepticisme. La troisième partie de l’article est consacrée à un approfondissement de la compréhension du critère sceptique comme critère pratique. Les textes de Sextus Empiricus permettent de montrer en quoi cette conception ne doit pas être confondue avec la restriction du critère au strict domaine de la conduite de la vie, ni avec une manière d’user de la vie ordinaire comme critère de vérité.
How can the sceptical refutation of the criterion be reconciled with the sceptical adoption of a criterion ? The first part of the paper starts from the different expressions of the sceptical refutation of the criterion in ancient sources and exhibits how Sextus Empiricus presents scepticism not as much as a negation of the criterion’s existence as a suspension about the nature and existence of a dogmatic criterion. The second part of the paper recalls the texts which, from Cicero to Galen including the Anonymous commentator on the Theaetetus and Diogenes Laertius, attribute more or less explicitly something like a criterion to the sceptics. More precisely, this criterion, as Sextus Empiricus formulates it in the clearest manner, is a criterion of action that is distinct from a criterion of truth, this distinction being altogether a means to make the difference between scepticism and dogmatism and a decisive reply to the objections of the dogmatists against scepticism. The third part of the paper is dedicated to a deeper understanding of the sceptical criterion’s identification to a practical criterion. Sextus Empiricus’texts allow us to show that such a conception is not to be confused with the view that would restrict the use of a criterion only to matters concerning the way one should conduct one’s life, nor with the consideration that ordinary life is the criterion of truth.

Stéphane MARCHAND. Sextus Empiricus, Scepticisme et philosophie de la vie quotidienne
Quel rôle joue le concept de vie quotidienne dans le scepticisme de Sextus Empiricus ? À partir d’une analyse du concept de βιωτικὴ τήρησις, il s’agit de faire apparaître, d’une part (i) que la vie quotidienne, par opposition à la vie philosophique, est un fait empirique qui permet au sceptique d’agir sans pour autant avoir d’opinions et d’autre part que (ii) la vie quotidienne est une valeur qui donne sens à la philosophie sceptique. Bien que ces deux approches paraissent contradictoires, le but de cet article est de montrer que le scepticisme philosophique proposé par Sextus les rend compatibles.
What role does the notion of ‘everyday life’ play in Sextus Em¬piricus’s skepticism ? On the basis of an analysis of the concept of βιωτικὴ τήρησις, this paper purports to show (i) that everyday life, as opposed to ‘philosophical life’, is an empirical fact that allows the Pyrrhonist to act without holding beliefs, and (ii) that everyday life is a genuine value of the Pyrrhonian philosophy. Even though these two theses may seem contradictory, the aim of the present paper is to show that Sextus’s philosophical skepticism make them compatible.

Lorenzo CORTI. Scepticism, number and appearances : The ἀριθμητικὴ τέχνη and Sextu’s targets in M I-VI
Cet article s’interroge sur ce qu’est l’ἀριθμητική τέχνη visée par Sextus dans le Contre les arithméticiens. Après avoir rappelé brièvement le contenu de M IV, on examine la nature de cette discipline. Une fois clarifiée la question de savoir en quoi consistait l’ἀριθμητική τέχνη dans l’Antiquité – et donc ce que visait Sextus dans M IV –, on examine son rapport avec les autres disciplines critiquées par Sextus dans le Contre les Professeurs. Cette enquête mène à mettre en lumière une importante présupposition implicite dans l’attitude de Sextus à l’égard des sciences.
This paper is devoted to Sextus’ target in Against the Arithmeticians : the ἀριθμητικὴ τέχνη. After a brief sketch of M IV’s content, we make an inquiry on the nature of such a discipline. Firstly we tackle the general question of what was the ἀριθμητική τέχνη in Antiquity. Once we are clearer on that – and thus on Sextus’ target in M IV, we explore its relationship to the other disciplines attacked by Sextus in his Against the Professors. This ultimately leads us to shed light on an important implicit assumption of Sextus’ attitude towards the sciences.

Simon-Pierre CHEVARIE-COSSETTE. Tonneau percé, tonneau habité. Calliclès et Diogène : les leçons rivales de la nature
Comme de nombreux penseurs antiques avant et après eux et contrairement à Socrate, Calliclès et Diogène ont déclaré avoir fondé leur éthique sur l’observation de la nature. Et pourtant, les deux discours normatifs qui sont tirés d’une nature que l’on pourrait a priori croire être la même sont on ne peut plus opposés. Calliclès croit que l’homme est appelé à dominer autrui ; Diogène pense plutôt qu’il doit se dominer lui-même ; le premier est un hédoniste débridé, le second croit que le bonheur ne s’achète qu’au prix du sacrifice des désirs artificiels. Comment expliquer cette dichotomie ? Nous empruntons deux routes explicatives. D’abord, nous montrons que pour Calliclès et Diogène, la notion de nature non seulement diffère, mais est observée sous un angle différent. La première est celle des tyrans et de dieux anthropomorphes, la seconde, celle de petits animaux et de dieux autarciques. La première concerne la relation des hommes entre eux ; la seconde, celle de l’homme avec lui-même. Ensuite, nous exposons la différence des présupposés normatifs qui précèdent ou accompagnent l’observation de la nature ; nous contrastons, pour ce faire, les formes d’anticonventionnalisme et d’anti-intellectualisme défendues par Calliclès et Diogène.
Like many ancient thinkers before and after them and contra Socrates, Callicles and Diogenes said they based their ethics on the observation of nature. And yet, the two normative discourses that are derived from nature that we might a priori believe to be the same could not be more opposed. Callicles believes that people are called to dominate others, Diogenes rather thinks people must dominate themselves. The first is an unbridled hedonist, the second believes that happiness can be bought only at the price of sacrificing artificial desires. How to explain this dichotomy ? We take two explanatory routes. First, we show that for Callicles and Diogenes, the notion of nature not only differs but is observed from a different angle. The first one is the nature of tyrants and anthropomorphic gods, the second that of small animals and autarkic gods. The first focuses on the relationship between people, the second focuses on the relationship of a person with themselves. Secondly, we expose the difference in normative assumptions that precede or accompany the observation of nature ; in order to do so, we contrast anticonventionalism and anti-intellectualism forms proper to both Callicles and Diogenes.

Étienne HELMER. Le lieu controversé de l’économie antique : entre oikos et polis Pour la plupart des exégètes modernes, la pensée économique grecque se trouve exclusivement dans les traités « oikonomiques », et son objet se limite à l’économie domestique. Pourtant, cette pensée économique offre également une dimension politique, présente aussi bien dans ces traités spécialisés que dans des textes politiques consacrés à l’organisation de la cité. Cette dimension politique de la pensée économique antique consiste en particulier à s’interroger sur la proximité et la différence entre l’oikos et la polis, et entre le domaine économique et le domaine politique. Après en avoir donné des exemples provenant de diverses traditions philosophiques antiques, je montrerai plus particulièrement que chez Xénophon et Platon, les rapports entre ces deux sphères se présentent sous deux formes principales : une similitude étroite ou une différence articulée.
Against the common idea that the ancient Greek economic thought was limited to the study of the domestic economy, I argue it was also of a political nature. One of its main objects consisted in questioning the similarities and differences between the oikos and the polis, and between economics and politics. First, I will give examples of such a preoccupation excerpted from different Greek philosophical traditions. Second, I will show that in Xenophon’s and Plato’s works in particular, the relations between these two spheres took at least two different forms : they revealed to be a close similarity or a differentiated articulation.

Francesco VERDE. Boethus the Epicurean
Cet article se concentre principalement sur Boéthos, philosophe épicurien qui a été souvent négligé : aucune source ancienne, excepté Plutarque, ne le mentionne. L’étude tente d’examiner la perspective philosophique de Boéthos et, plus particulièrement, son attitude envers la géométrie.
This paper mainly focuses on the (rather neglected) Epicurean Boethus, not mentioned by any ancient source except Plutarch. The article aims to examine the views of this philosopher, more specifically his attitude towards geometry.

Paul SLAMA. ‘Concordia discors’. Héraclite, Hölderlin, Heidegger
On montre ici comment Heidegger interprète Héraclite, et par quel moyen il le fait. Ce moyen, c’est Hölderlin. On examine comment le fr. 51, rapporté à la fois par le Banquet de Platon et par Hippolyte de Rome, et qui inscrit la dysharmonie au cœur de l’harmonie, a permis d’abord à Hölderlin, dans ses écrits philosophiques, de déployer une conception neuve de la philosophie kantienne, puis à Heidegger, tributaire de Hölderlin, d’accomplir un tournant à la fois dans l’interprétation de la tradition et dans sa propre pensée. Hölderlin lit le fragment d’Héraclite dans Platon, mais le comprend autrement que Platon, en substituant à une forme passive (diapheromenon) une forme active (diapheron) : ainsi, la différence à l’œuvre dans l’harmonie ne cesse de « se différencier », de travailler l’harmonie, de la contrecarrer, constituant ainsi une « sensation transcendantale » mouvementée qui ébranle l’inconditionné de la philosophie critique. Heidegger, dans les années 1930, poursuit ce chemin en inscrivant au fond de l’existence humaine une telle sensation transcendantale, tonalité affective qui rend raison d’une dimension fondamentale de l’homme que décrivait déjà Hölderlin : sa finitude devant les dieux, qu’il « veut » laisser à distance, auxquels il « veut » renoncer. Un tel « vouloir », traversé par le renoncement et la souffrance, manifeste la différence au travail dans l’harmonie, non sans conduire jusqu’au polemos héraclitéen, fameusement interprété par Heidegger. C’est ainsi toute sa pensée des années 1930, qu’on réinscrit – loin du prétendu « dépassement de la métaphysique » – dans la métaphysique, qui trouve un éclaircissement – mais peut-être aussi, en retour, le fr. 51, la parole même d’Héraclite.
We here demonstrate how and in what way Heidegger interprets Heraclitus. This way is through Hölderlin. We examine how fragment 51 (quoted both in Plato’s Symposium and by Hippolytus of Rome), which places disharmony at the heart of harmony, first permitted Hölderlin, in his philosophical writing, to develop a new conception of Kant’s philosophy. We then examine how this same fragment permitted Heidegger, through Hölderlin, to accomplish both a revolution in his interpretation of the philosophical tradition as well as in his own thought. Hölderlin cites fragment 51 from the Symposium, but understands it differently than Plato : he substitutes an active form of the verb (diapheron) for the passive one (diapheromenon). Thus, the difference that is at work within harmony never ceases « to dif-ferentiate itself », to work on harmony, to oppose it. It thus constitutes a dynamic « transcendental sensation » which destabilizes what is unconditioned according to critical philosophy. In the 1930’s, Heidegger follows this same path by placing such a transcendental sensation at the foundation of human existence. This sensation is an affective tonality that affirms the fundamental dimension of man already described by Hölderlin : his finitude in front of (before) the gods, which he « wills » to leave at a distance, whom he « wills » to renounce. Such a « will », disrupted by renunciation and suffering, manifests difference at work within harmony, even going as far as the Heraclitean polemos famously interpreted by Heidegger. We thus resituate all of Heidegger’s thought from the 1930s within metaphysics – and thus locate it far from a supposed “overcoming of metaphysics”. In this way this thinking is illuminated, and perhaps Heraclitus’s utterances themselves are also clarified in return.